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dimanche 22 juin 2014

Djaffar Benmesbah rend hommage à Ameziane Mehenni « Les gens du pouvoir et Ferhat, un duel à la mort, par attachement des contrées numides »

Djaffar Benmesbah rend hommage à Ameziane Mehenni
Contribution de Djaffar Benmesbah lue à l'occasion de l'hommage rendu à Ameziane Mehenni à Montreuil, vendredi dernier.
22/06/2014 - 12:30 mis a jour le 22/06/2014 - 15:39 par La Rédaction
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Fils de martyr, il devient père de martyr. Le sacrifice est complet. Meziane son fils, parti très tôt siéger au conseil des martyrs, apparaît avec une quiétude d’enfant en couverture du dernier album du père à qui il emprunte la voix, A yemma A-kem djegh semble-t-il chanter avec une main saluant ses proches, ses amis et aussi les montagnes qui l’on vu naître. La distinction de responsabilités est faite, avant de faire le procès de l’arme et du nervi zélé qui l’a mise en mouvement, il faudrait faire celui du commanditaire » Ecrivait Djaffar Benmesbah dans un article paru en juin 2008 dans un article –plus que jamais d’actualité- que voici.
FERHAT, LES BRUTES ET LES TRUANDS
Chaque jour que Dieu fait, un algérien se jette à la mer dans une embarcation de fortune, quelques euros, quelques cigarettes, un peu d’eau et quelques espoirs dans le bissac, décidé à ramer pour gagner l’Europe à la manière d’une ilote sous les spartiates au risque qu’on le retrouve matin, cadavre froid d’où s’exhalerait ses petits rêves et sa sueur mêlée aux larmes de sa mère.
Voilà le résultat de la politique des articles aigrefins au pouvoir dont le seul souci est de rester à des avant-postes en incarnant l’arrière-garde. Une image parmi d’autres que Ferhat a toujours criées pour secouer leur dédain. Ils sont encore présents avec en réserve des bombes lacrymogènes tantôt en plastique et… Ferhat aussi, toujours aussi « peuple », à la manière d’un média libre, avec la même voix à la fois suave et ferme. 
Les gens du pouvoir et Ferhat, un duel à la mort, par attachement des contrées numides. Deux camps contradictoires comme par l’évidence d’une loi physique, l’un fanatique de sa propre bêtise l’autre engagé par passion de la liberté. L’un crache sur la Kabylie des geysers en matières sales, l’autre de Kabylie, forge toujours ses pilums dans la grande enclume des ancêtres. 
Les gens du pouvoir se griment des codes de la loi « légitime » et usent de rapines et corruptions pour se maintenir au pouvoir, l’inspiration de Ferhat est une industrie qui aide les Kabyles à prendre le pouvoir sur leur propre vie. 
Les gens du pouvoir fabriquent le deuil dans les poitrines des mères, Ferhat « transforme le deuil qui l’affecte en un gigantesque chantier de l’espoir, renouvelant magie et poésie pour la Kabylie ». Son parcours artistique évalue très précisément, avec une implacable objectivité, à la fois son engagement et les bouleversements qui se sont déroulés en Algérie de façon générale et en Kabylie en particulier. Son répertoire est un inépuisable réservoir de revendications, de slogans, de révoltes, d’utopies et d’espoirs. De résistance aussi.
Mais être admis maquisard en chef n’est pas sans risques. Après la prison, les anathèmes et les ostracismes, Meziane son fils, Meziane son ami, Meziane son compagnon, sera tué à Paris. Il a tant craint la perte d’un compagnon, il l’avait chanté 30 ans plutôt. Amedakul, ce compagnon qui en pleine avancée patriotique reçoit une balle en pleine poitrine. Tel Boris Vian, Kateb Yacine, Darwich, Nazim Hikmet, Desnos, Ferhat accomplit sa propre prophétie. Il ne se demande plus pour lequel d’entre les deux la balle était destinée. Il sait qu’on peut tuer par ricochet. Ou alors, tuer l’un et laisser à la douleur le soin de consumer lentement l’âme de l’autre.
Fils de martyr, il devient père de martyr. Le sacrifice est complet. Meziane son fils, parti très tôt siéger au conseil des martyrs, apparait avec une quiétude d’enfant en couverture du dernier album du père à qui il emprunte la voix, A yemma A-kem djegh semble-t-il chanter avec une main saluant ses proches, ses amis et aussi les montagnes qui l’on vu naitre. La distinction de responsabilités est faite, avant de faire le procès de l’arme et du nervi zélé qui l’a mise en mouvement, il faudrait faire celui du commanditaire. Entre temps, l’anathème et les menaces poursuivent toujours Ferhat.
Des « politiques » et « journalistes » sans aucun talent si ce n’est celui de fomenter la haine, avec une reproduction ludique de l’analyse politique qui crachote de la toxine sur l’humanité, l’accusent de sécessionnisme. Dur pour celui qui a prit au sérieux la mort de Che Guevara. Dur pour celui qui a rendu hommage à Boukhabza, à Senhadri, à Cheikh El Imam, au peuple libyen, aux Iles Canaries. Très dur pour le premier algérien qui avait plaidé ouvertement le retour de Boudiaf, un nom que le pouvoir, à l’époque, tentait d’effacer du souvenir.
La tectrice de leur plume découvre l’étroitesse de leur esprit. Rien n’arrête le nihilisme des esprits crasseux qui nourrissent, justifient et achèvent les actes criminels des islamistes barbares et de la gendarmerie…également barbare. Ils sont les béquilles qui maintiennent debout le fossile Bouteflika. 
La violence des islamistes, celle des gens du pouvoir algérien pareille, a pour cible et enjeu la population civile. Leur objectif commun : infirmer de manière tendancieuse et avec une passion déréglée la Kabylie. Les uns sont capables de se montrer plus violents que la brutalité des autres et ensemble, ils décident de l’escalade de la violence. 
A chaque fois, Ferhat revient pour ne pas laisser le dernier mot aux barbares des deux côtés. Ses chansons stimulent, embellissent et renforcent le combat. Qui n’entend pas, en écoutant chanter Ferhat, le roulement du tambour plaidant le recrutement de militants intraitables ? Qui ne voit pas un vent de fronde brocarder les tréteaux ennemis ? Qui ne le perçoit pas comme l’éminente sonorité des causes justes ? Il a chanté tamazight, le travail, le statut de la femme, les droits de l’homme, démocratie ou révolution. C’est ainsi que l’image d’avril 80 lui colle à la peau. 
Il a pleinement collaboré à ce que l’expression politique en Kabylie, Alger inclus, soit devenue aussi courante. Avril 1980, une parabole pour le kabyle qui, sans Ferhat et ses amis de l’époque, ne saurait trop quoi en faire aujourd’hui. Que serait avril 80 sans la chanson conçue en hymne : Tizi bwassa ? Dans le sens d’une révolution des consciences politiques et d’un questionnement existentiel Ferhat a été le premier chanteur à briser l’emballage que fait peser la bien-pensance sur la langue arabe et la religion.
Ferhat Mehenni est un libre-penseur rationaliste, dans son œuvre, on trouve le travail qui consiste à réveiller l’esprit critique des croyants crédules malmenés des siècles durant par la propagande et l’endoctrinement accomplis par des féaux zélés sinon crédules eux aussi. Comme ses semblables, les poètes Léo Férré, Jean Ferrat, Adem Fethi, Adonis ou Victor Jara, il reconnait et respecte le droit de chacun de croire au Dieu d’Abraham, en Ilou, en Cheikh Mohand, en Sidi Abderrahmane, en Sidi Houari, aux esprits des ancêtres, au génie d’Aladin, à n’importe quel farfadet si cela peut l’aider à mieux vivre son existence. Ses prolepses objectent l’irrationnel et critiquent tout précepte qui limite les libertés et les droits humains. Ses certitudes, seing de ses convictions, s’adressent à l’idée de la croyance sans vexer le croyant en tant qu’individu. 
Défenseur parmi ses pareils de la liberté d’expression au plus fort des déroutes quand nombre de ses enclins venus dramatiquement s’agripper à son sein - rapaces, aventuriers, mercantiles, mercenaires et flibustiers - la défigurent par leur sensibilité à l’idée de l’existence d’un Bouteflika puissant, par leur perméabilité à une religion, par des courbettes le cul aux vents et des révérences écœurantes devant les dieux nouveaux en uniformes. Le principe de la liberté d’expression subit une contrefaçon dans laquelle viennent se morfondre des « croasseurs » haineux et vipérins lancés contre tout ce qui réfléchit Kabyle. Les braises racistes que l’on disait éteintes rougeoient dans leur lexique, des inciviques qui n’ont aucune peine à trouver des alibis à leur passion des excès morbides. 
Dans une Kabylie meurtrie, ils trouvent matière à vivre leurs fantasmes. Tout comme Néron qui voyait Rome belle et splendide sous l’éclat de ses feux. Parmi eux, un journaliste réclame l’arrestation de Ferhat Mehenni. Voilà l’emprunte d’une grave dégradation de l’esprit public qui vexe, qui insulte, qui injure impunément. Quand un journal se charge d’un quotient de provocation et de subversion envers un opposant, se faisant loque des sursauts complexes du pouvoir on s’autorise les interrogations angoissantes. Le pouvoir se prépare-t-il à arrêter Ferhat Mehenni. Le pouvoir a pour habitude de préparer l’opinion. Envers les kabyles, on entretient toujours des insanités en guise de géraniums, et pauvre de nous qui les arrosons de patience ! 
L’autonomie des régions est une exigence si l’on veut que l’Amazigh retrouve sa place parmi les nations. Dans cette optique, l’idée de l’autonomie de la Kabylie ne doit pas choquer, elle doit être appuyée. Tout le Moyen-Orient est contre nous, croire qu’avec le même système, supplée d’un appareil comme le RND, Tamazight et la laïcité verront leur prolongement dans la constitution et la Kabylie allégée du poids étouffant de l’arabo-islamisme équivaut pour le scientifique à penser qu’une greffe de la tête est possible. 
Qu’en déplaise aux avoués d’Ouyahia, ces kabyles qui traînaillent leurs silhouettes, chargées de faux et d’impostures, dans des associations et journaux interlopes faisant les zouaves et quémandant la reconnaissance. Prompts à tirer la couverture à eux, histoire de bien-être matériel, ils évoluent dans un monde extracorporel. Ils font de l’antichambre chez les Marius contemporains à se refaire volontiers Bocchus. Des laquais confinés dans le rôle d’idiots utiles qu’ils se sont eux-mêmes attribués. Selon les conjectures, ils applaudissent Ferhat et fument du thé fait du thym sauvage ramassé dans les jardins d’El Mouradia. L’outrecuidance inspire en eux l’orgueilleuse mise au point-mort de l’humilité.
Dans tous les combats, il faut se fixer un devoir d’opiniâtreté et surtout de prudence. Il n’y a pas de laïcité à l’arraché, pas de combat identitaire à la criée ni de droits négociés ; les aarouchs ne l’ont pas compris, c’est pour cela d’ailleurs qu’ils se sont fait unité de bruit médiatique, un moment. Le combat en politique est insipide quand il passe au rang des activités de loisir, aussi, il perd sa noblesse dès qu’il devient un métier qui à force de le monnayer se bâtardise dans des aphorismes déshumanisants de l’oligarchie politico-financière qui excitent des gueux. Il faut se battre, sans que cela ne soit un contrecoup d’urgence. 
L’intelligence dans le combat qui est le nôtre n’a pas droit au repos. L’exemple vient de Ferhat qui au fond de sa douleur ne cède pas d’espace au dégoût et à la haine. Encore avec l’appétit de produire, il se bat à grands renforts de la musique et de la poésie. « Souhaitons que le combat réel / de notre lutte éternelle / Donne naissance à la paix / Une paix profonde et vénérée / Plus profonde que l’immensité / De l’océan et de l’éternité » Qu’il chantait, il y a trente ans.
C’est dire qu’être ou ne pas être : là n’est plus la question.
Djaffar Benmesbah

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