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lundi 30 juin 2014

l’identité amazighe, par Masri Feki


Le mot « Maghreb » constitue en soi la négation de l’identité amazighe, par Masri Feki

Contrairement à ce que les médias, les politiques, l’idéologie ambiante veulent nous faire croire,  les  Amazighs  étaient les habitants d’origine de l’Afrique du Nord et il faut arrêter de les appeler arabo-musulmans : ce texte très intéressant sur l’Islam et les minorités dans les pays dominés par l’Islam est à mettre en toutes les mains. 
Né au Caire, Masri Feki est un politologue égyptien, spécialiste du Moyen-Orient. Il est l’un des auteurs (avec Meryem Demnati et Lucien Samir Arezki Oulahbib) d’un ouvrage intitulé « À l’ombre de l’islam. Minorités et minorisés ». Grand défenseur des minorités, il a accepté de répondre à nos questions.  Le résultat est cet entretien qu’il faut absolument lire et relire. Car plein d’un tas de renseignements à même de nous faire comprendre  les mécanismes d’une idéologie responsable d’une grande partie de nos malheurs.
Officiellement, l’Afrique du Nord, terre amazighe par essence, appartient au « monde arabe ». Et plus précisément, à l’Union du Maghreb Arabe (UMA), qu’est-ce que vous en pensez ?
Je refuse le concept de « monde arabe », je préfère celui de « monde arabophone ». Le partage d’une langue commune – du moins officiellement – ne signifie en aucun cas l’adhésion à une seule et même nation. Les Français, les Belges wallons, les Québécois et de nombreux Africains sont francophones de naissance ; on parle de « francophonie » mais pas de «monde français ». De la même façon que les pays anglophones ne constituent pas une seule et même nation. Les Tadjiks et une grande partie des Afghans parlent le persan, ils ne sont pas pourtant Iraniens. Si les populations autochtones en Afrique du Nord font majoritairement usage de la langue des colonisateurs arabes, cela ne fait pas d’eux des Arabes. Dans ce sens, l’arabisme d’Afrique du Nord est un arabisme idéologique avant tout, mais qui ne correspond en aucun cas à la culture de cette région, à son patrimoine historique, ni aux aspirations d’une grande partie des Berbères, c’est-à-dire ceux parmi les populations locales qui sont restés fidèles à leurs origines.
Pour ce qui est du concept de « Maghreb », il constitue en soi une négation même de l’identité amazighe, puisque le mot veut dire « Ouest » en arabe, par opposition à l’« Est » (Machreq) du prétendu « monde arabe». Parler de « Maghreb » revient donc à considérer l’Afrique du Nord comme une partie du « monde arabe ». Quant à l’Union du Maghreb Arabe, c’est une organisation politique mise en place par des régimes autoritaires, et qui n’a par conséquent aucune légitimité à mes yeux.
Le nationalisme arabe – l’arabisme – n’est pas illégitime en soi, mais la définition extensive qu’il revendique – le pan-arabisme – et le dirigisme culturel restrictif qu’il soutient, dénient les identités nationales des peuples non arabes qui ont adopté l’arabe comme langue nationale, mais aussi de ceux qui ne l’ont pas adopté, comme les Berbères, les Kurdes ou les Turkmène. Et cela est inacceptable.

Qu’est-ce qu’être arabe ?
Les pan-arabes se réfèrent généralement à la définition du théoricien de leur idéologie, Michel Aflaq : « Est arabe celui qui parle arabe, qui se sent arabe et qui veut être arabe ». Il n’y a rien de plus absurde. Selon le raisonnement d’Aflaq, il suffirait à toute personne francophone de vouloir être française, de se sentir française, pour le devenir. L’absurde se mêla à l’infamie lorsque Aflak fit appel à la violence contre les minorités du Moyen-Orient qui s’entêtaient à refuser de se soumettre à l’identité arabe. Ainsi, il prêcha que les nationalistes arabes devaient être « impitoyables [… et] imprégnés de haine […] jusqu’à la mort, envers toute personne qui incarnait une idée contraire à l’idée du nationalisme arabe. […] Une théorie contraire [à la nôtre] ne part pas de rien : elle incarne des individus qui, eux-mêmes, devraient être anéantis afin que l’idée même [l'idée contraire à la nôtre] puisse être anéantie à son tour.
(1) C’est cette pensée exclusiviste et chauviniste qui a donné naissance aux régimes baasistes en Syrie et en Irak, et c’est à ce totalitarisme, encore ancré dans les mentalités, que nous devons faire face aujourd’hui.
Selon moi, est arabe toute personne arabophone ressortissante d’un pays arabe, c’est-à-dire de la péninsule arabique. Si les Arabes de la péninsule (en arabe : Al-Jazeera) veulent s’unir dans un grand Etat arabe souverain et démocratique, je serai le premier à les soutenir, mais pas au détriment des peuples non arabes qui habitent cette région (Iraniens, Turcs, Kurdes, Egyptiens, Israéliens, Arméniens), dans le respect des Droits de l’homme et des conventions internationales.
Aujourd’ hui, le constat de l’échec du panarabisme est flagrant. La fin pitoyable de Saddam Hussein en est la preuve. Mais  l’islamisme l’a vite remplacé. Comment voyez-vous l’avenir des islamistes ?
Je suis d’accord avec vous, le panarabisme n’existe aujourd’hui que dans l’imaginaire de ses théoriciens. L’incapacité des mouvances nassériennes et baasistes à rassembler, l’autoritarisme des dirigeants arabes qui n’ont jamais été prêts à céder des compétences à une instance arabe supranationale, le manque de coordination entre régimes arabes ont fortement contribué à l’échec du projet panarabe. Le renversement du régime de Saddam Hussein, un des chantres de l’arabisme, avec le concours de nombreux Etats arabes en est le meilleur témoignage. Enfin, le régime baasiste de Syrie, dernière citadelle du panarabisme, a choisi d’entrer dans le giron d’un pays que tout oppose à l’arabisme, belle illustration de cette déroute. Non-arabe et théocratique, la République islamique d’Iranest aujourd’hui le seul protecteur de Damas dans la région. Si la Syrie pourchasse les islamistes à l’intérieur de ses frontières, notamment les Frères musulmans, ses alliés régionaux sont presque tous des islamistes : le Hezbollah au Liban, le Hamas dans les Territoires palestiniens, et j’en passe.
Il n’y a pas de doute qu’en perdant son principal rival idéologique, les islamistes se sont renforcés. Leur principal argument consiste à dire qu’ils n’ont jamais participé au pouvoir et qu’il faudrait leur donner une chance. Il est facile de critiquer le pouvoir et de faire de grandes promesses lorsque vous n’avez aucune expérience de gouvernance, mais la réalité est toute autre. Les exactions commises par les Talibans en Afghanistan, le coup de force du Hamas dans la bande de Gaza et l’implication de nombreux mouvements islamistes au Moyen-Orient dans l’action terroriste démontre bien que cette « école politique » est incompatible avec les valeurs démocratiques au nom desquelles les islamistes s’attaquent aux régimes en place. L’islamisme ne peut avoir d’avenir car il n’a aucun projet de gouvernance. Dire que « l’islam est la solution », slogan cher aux Frères musulmans, ne résoudra pas les problèmes économiques. Ce n’est pas en forçant les gens à faire la prière cinq fois par jour que le taux d’analphabétisme baissera et ce n’est pas en réprimant les minorités que la société musulmane trouvera son salut.
La menace islamiste est d’autant plus pesante que s’élève le risque de prolifération nucléaire. L’instabilité du régime pakistanais, détenteur d’un arsenal d’armement non conventionnel qui pourrait un jour tomber entre les mains des militants fanatiques de ce pays, et les intentions avérées du régime islamique d’Iran à acquérir l’arme suprême doivent faire l’objet d’une plus grande vigilance de la part de la communauté internationale. Car jusque là, la doctrine d’emploi des armes de destruction massive a été dissuasive. Si par exemple vous avez 200 bombes et que votre voisin n’en a qu’une, vous ne pourrez l’attaquer car même avec une seule bombe celui-ci serait capable de vous anéantir en riposte. Mais comme les islamistes sont des êtres prêts à mourir pour les causes qu’ils prétendent servir, l’acquisition par eux de la technologie nucléaire peut avoir des conséquences apocalyptiques. Et le système de dissuasion serait remis en cause de façon radicale. La montée en puissance de l’islamisme n’est donc plus l’affaire exclusive des Orientaux ; le phénomène djihadiste international et la menace nucléaire font de l’islamisme une préoccupation mondiale.
Beaucoup d’Amazighs pensent que le terrorisme qui sévit en Afrique du Nord n’est que la conséquence indirecte de la politique d’arabisation menée par les régimes politiques  arabistes au pouvoir. Est-ce que vous partagez cet avis ?
Je ne suis pas un spécialiste de l’Afrique du Nord, mais je crois qu’il faut faire la distinction entre deux éléments distincts : la nature arabiste, comme vous dites, des régimes nord africains et leur caractère autoritaire.
Pour ce qui est du premier point, il faut dire que l’arabisme maghrébin est avant tout idéologique. Les habitants d’Afrique du Nord, dans leur grande majorité, ne sont pas Arabes dans le sens ethno identitaire du terme. Ceux qui affirment le contraire le font par idéologie, par sentiment d’appartenance à la nation arabe. Ce sentiment est le plus souvent teinté de considérations religieuses. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que l’islamisme coïncide avec l’arabisme en Afrique du Nord. Je souligne néanmoins que c’est une spécificité nord africaine. Dans d’autres pays, l’islamisme sunnite monte en puissance en milieu non arabe : l’Afghanistan, le Pakistan et dans une moindre mesure les républiques musulmanes d’Asie centrale.
Concernant, la nature autoritaire des régimes nord africains, il est évident que le manque de démocratie et de liberté d’expression créé des frustrations au sein de la population. La clandestinité des groupes opposants qui en résulte favorise les contestations les plus radicales, en l’occurrence islamistes. Certains prétendent que l’autoritarisme exprime des crispations sécuritaires dues à la menace islamiste, notamment en Algérie où des élections ont failli amener au pouvoir les intégristes. Mais ils ne faut pas oublier que la démocratie ne se limite pas à un simple processus électoral, comme ce fut le cas dans les Territoires palestiniens, mais c’est tout un mécanisme d’organisation décentralisée et concertée des pouvoirs publics et une gamme de libertés publiques qui y sont nécessaires. En Turquie, l’arrivée au pouvoir de M. Erdogan n’a pas entravé le processus démocratique. Même en matière de politique étrangère, les grandes orientations du régime (engagement européen, partenariat avec Israël…) restent inchangeables. Contrairement aux idées reçues dans le « monde arabophone », le système démocratique assure une plus grande stabilité politique si les règles de son fonctionnement sont bien définies (constitutionnalité de la laïcité en Turquie, paternalisme de l’Armée).
Des dynasties amazighes ont émergé en Egypte, votre pays d’origine. Pouvez-vous démontrer, pour ceux et celles qui croient le contraire, que l’Egypte, malgré l’arabisation, n’est en rien un pays arabe ?
L’Egypte a toujours eu sa propre culture, son propre nationalisme, même après avoir adopté la langue arabe comme langue nationale, tout comme de nombreuses nations dans le monde ont adopté la langue de leurs anciens colonisateurs (le français et l’anglais en Afrique, l’espagnol en Amérique latine etc.). Le concept de « pays arabe » n’est apparu au Caire qu’en 1937 dans un discours du Premier ministre wafdiste Nahas Pacha, sous le règne du roi Farouk Ier. Le fondateur du même parti, Saad Zaghloul, devrait se retourner dans sa tombe à ce moment. Zaghloul était un fervent opposant à l’adhésion de l’Egypte dans l’ensemble arabe qui était en train de se constituer au lendemain de la Grande Guerre sur les décombres de l’Empire ottoman. L’Egypte a toujours été perçue par les Arabes eux-mêmes comme un pays indépendant. Elle n’a ainsi pas été prise en compte dans tous les projets pan-arabes du début du siècle dernier. Au Caire, il existe un quartier résidentiel que les Egyptiens surnomment « le quartier des Arabes » en référence aux riches familles de cheikhs venus d’Arabie qui y résident. Cela démontre bien que le mot « Arabe » renvoie aux peuples d’Arabie pour l’Egyptien moyen.
La berbérité est très méconnue au Moyen-Orient, je parlerais plutôt de coptité puisque les Egyptiens sont ethniquement des Coptes, c’est-à-dire des Egyptiens dans la langue égyptienne ancienne. Bien entendu, des liens de parenté existent entre Coptes et Berbères. Aujourd’hui, l’appellation désigne pour certains les chrétiens de ce pays, alors qu’elle recouvre plus de 95% des habitants d’Egypte, le reste étant des descendants de colons arabes ou turcs. Prétendre que les Egyptiens sont des Arabes équivaut à affirmer que les Brésiliens sont des Portugais ou que les Ivoiriens sont des Français. Malheureusement, les manuels scolaires égyptiens, la littérature officielle, l’histoire du pays réécrite dans les bureaux du parti unique ne fait aucune référence au passé préislamique de l’Egypte, mettant un trait sur plusieurs millénaires d’histoire égyptienne antérieure à l’invasion des hordes arabes sous l’égide du général Amr ibn el-As. Mais tous les Egyptiens ne se soumettent pas à ce déni de l’histoire. Récemment un nouveau parti politique, baptisé Masr el-Um (L’Egypte Mère-Patrie), a vu le jour au Caire et a pour objet principal de désarabiser l’Egypte, de rendre au pays son âme.
Vous parlez sûrement du « Liberal Egyptian Party » qui est un parti politique prônant la laïcité, au grand dam des islamistes. La laïcité est très mal vue dans le « monde arabophone ». Que pensent les Egyptiens de « Masr el-Um » ?
C’est exact, sauf que le parti est clandestin. Il faut savoir que pour être reconnu comme étant un parti légal, il faut présenter une candidature à la Commission des partis au Caire et signer la Charte des partis. Cette charte affirme que l’Egypte est un Etat arabe et musulman et que son régime tire sa légitimité de la « Révolution du 23 juillet 1952 », c’est-à-dire le coup d’Etat des Officiers libres. Il est évident que dans ces conditions, Masr el-Um ne peut être reconnu par cette commission. Par conséquent le « parti » n’a pas les moyens de se faire connaître puisque les médias locaux lui sont interdits. Il n’a pas d’autre tribune que les médias pan-arabes, notamment les chaînes satellitaires comme Al-Jazeera et Al-Arabia. Mais comme vous pouvez l’imaginer, il est difficile de prendre la parole dans un média pan-arabe pour affirmer que l’Egypte n’est pas un pays arabe ! C’est pourquoi Masr el-Um n’est pas assez bien connu en Egypte. A mon avis, son existence même doit être ignorée par une majorité des Egyptiens…
En ce qui concerne la laïcité, tout dépend du sens et de la portée que vous donnez à cette notion. La laïcité « à la française » qui exclut toute ingérence du religieux dans les affaires politiques est bien entendu rejetée par la grande majorité des musulmans de la région. Je parle bien du Moyen-Orient et non pas du monde arabophone. Car dans le Moyen-Orient, il n’y a pas que des Arabes et des arabophones, il y a aussi des Turcs, des Iraniens, des Israéliens et des Kurdes qui partagent avec leurs voisins arabes de nombreuses problématiques. Néanmoins, le sécularisme n’est généralement pas si mal perçu que cela notamment dans les pays où existent de fortes minorités confessionnelles (Liban, Syrie, Irak, Egypte). Par ailleurs le Liban est un pays arabe parfaitement laïc. En Syrie, mis à part un article constitutionnel qui exige que le chef de l’Etat soit musulman, les religieux n’ont quasiment aucune influence sur l’appareil dirigeant. Le propos n’est pas ici de faire l’éloge du régime syrien, un régime que même Satan n’oserait pas défendre, mais il faut dire que sur ce point précisément, celui de la laïcité, la Syrie aurait des leçons à donner à son voisin saoudien.
Quel est le lien entre l’islam et l’arabisme ?
Lors de la chute de l’Empire ottoman en 1917, le flambeau du panarabisme était porté par de prestigieuses familles arabes se revendiquant de la tribu de Mahomet ou prônant l’établissement d’un nouveau califat, cette fois arabe : les Hashémites, les Saoud. De nombreux Arabes chrétiens, notamment de Syrie et du Liban ont alors eu peur de se retrouver en position de dhimmis, de citoyens de seconde zone, dans un nouvel empire islamique. Ils se sont ainsi investit dans l’élaboration d’une idéologie nationaliste laïque mettant l’accent sur la langue arabe qu’il partageait avec les musulmans d’Arabie et d’ailleurs. Cependant, au fur et à mesure que le panarabisme s’est répandu, dans une région majoritairement musulmane, il a été progressivement islamisé. Michel Aflaq, Arabe chrétien, faisait souvent des allusions coraniques pour se faire apprécier par les Arabes musulmans. Il avait par exemple l’habitude de célébrer l’anniversaire de Mahomet – alors que seule une fraction minoritaire des musulmans le font – qu’il appelait « le Prophète arabe ». Il affirmait régulièrement que la culture arabe était aussi islamique, que c’est grâce à l’islam que les Arabes se sont unis et ont pris conscience de leur d’identité. A la fin de sa vie, Aflaq qu’on pensait athée s’est converti à l’islam, sans doute pour avoir plus d’audience, preuve étant que son fils Iyad refuse d’admettre sa conversion et laisse régulièrement entendre qu’elle n’était pas sincère.
En dépit des apparences rhétoriques, l’idéologie panarabe ne peut être complètement dissociée de l’islam. Le caractère prosélyte du panarabisme est de nature religieuse. Le nationalisme arabe révolutionnaire prêché par le parti Baas, et jadis par l’Union arabe socialiste de Nasser, emprunte à la mythologie islamique la haine du présent, la hantise d’un avenir hypothétique. Par le rejet des limites du présent, l’arabisme se réfugie dans l’avenir, comme l’islamisme se réfugie dans l’éternité. L’un comme l’autre se désintéresse finalement du présent et du sort quotidien de l’individu pour lui préférer un combat aux buts grandioses mais lointains et vagues. L’un comme l’autre, voué à la guerre sacralisée et à l’expansion, fait de la haine une vertu et se sert de l’éternel « demain » comme alibi idéologique de son incompétence et de son utopisme. Cette communion dans les mêmes valeurs est plus importante que les divergences rhétoriques apparentes. Car même si les deux idéologies sont de natures différentes, elles conduisent aux mêmes pratiques : régime de terreur et police secrète pour éliminer les dissidences, confusion et cumul des pouvoirs, culte de la personnalité du Guide-sauveur inspiré, aspiration à l’expansion, culte du passé et désir d’éliminer la décadence de la modernité.
Dans la théorie, le nationalisme arabe, jusque là, a plus relevé de la foi de se adeptes que de le leurs origines. On est Arabe parce qu’on croit et qu’on désire l’être, et non parce qu’on est originaire de la nation arabe. Ainsi toute personne faisant usage de la langue arabe, se sentant arabe et désirant devenir arabe est un Arabe selon Aflaq et ses acolytes. L’arabisation forcée des Kurdes d’Irak, des Coptes en Egypte, des Assyriens et autres groupes ethno-identitaires minoritaires relève de cette idéologie. Le mode de « recrutement » des Arabes est donc très similaire à celui des croyants dans l’islam, la porte est grandement ouverte à quiconque voulant y adhérer, mais fermée à ceux qui veulent sortir.
Dans la pratique, l’absence de démocratie dans les pays gouvernés par des régimes panarabes, le manque de légitimité populaire de ces derniers les a toujours amené à se draper du manteau islamique et à se rapprocher des religieux. C’est le cas de l’Egypte où le régime panarabe nassérien a toujours cherché à rallier les islamistes à condition que ces derniers ne cherchent pas à défier son pouvoir. Nasser a été allié aux Frères musulmans, mais a pendu Sayed Qutb quand ce dernier s’est opposé à lui. De même que Sadate a été en lune de miel avec les islamistes qu’il a soutenu et subventionné dans les années 70 jusqu’au jour où il a signé le traité de paix avec Israël. En Irak sous le règne du parti Baas, Saddam Hussein avait un discours religieux durant la guerre Iran-Irak où il cherchait à dénigrer les Iraniens par des appellations coraniques faisant allusion à leur passé païen – al-majous (les mages) etc. C’est aussi Saddam qui a inscrit « Allah akbar » (Allah est le plus grand) sur le drapeau irakien, et j’en passe. En Syrie, le régime a beau être laïc sur son territoire où
sont pourchassés les Frères musulmans, ses alliances régionales sont essentiellement islamistes : la République islamique d’Iran, le Hezbollah libanais, le Hamas palestinien.
Quelle est la situation actuelle des minorités au Moyen-Orient ? Est-ce qu’il ne serait pas plus judicieux pour elles de coordonner leur travail dans un seul et même combat, celui d’exister et de bénéficier du même statut que les autres citoyens ?
Il ne fait pas bon d’être minoritaire au Moyen-Orient. A l’exception des pays où des clans minoritaires ont réussi à conquérir puis à confisquer le pouvoir (les alaouites en Syrie, les Arabes sunnites de Tikrit sous l’ancien régime irakien), les minorités connaissent généralement de grandes difficultés. Il s’agit aussi bien de minorités religieuses que
nationales : les Kurdes en Irak sous le régime de Saddam Hussein et en Syrie, les Coptes en Egypte, les bahaïs en Iran, en Egypte et en Jordanie, les chiites dans les pays du Golfe, pour ne citer qu’eux. Certains vous diront que les minorités ont fréquemment des difficultés d’intégration, même en Occident, et qu’ils ont un devoir d’intégration. Mais il ne faut
pas perdre de vue que les difficultés auxquelles les minorités sont confrontés au Moyen-Orient ne sont pas uniquement liés à un manque d’intégration, mais surtout à un problème de sécurité et à un manque de représentativité. De plus, il serait absolument inadmissible de demander à ces minorités de faire un effort d’intégration alors qu’ils sont les vrais habitants de leurs pays, les indigènes, qu’ils y résident souvent plusieurs millénaires avant la conquête arabo-musulmane. Il est donc inapproprié de comparer leur condition à celle des minorités en Europe, qui eux sont essentiellement des immigrés économiques qui ont fait le choix de quitter leur pays et qui par nature sont appelés à faire un effort d’intégration.
Maintenant parlons de la situation des minorités proprement parlées. Quelques chiffres valent mieux que de grands discours. En Egypte, 15% des citoyens sont chrétiens selon les registres de l’Eglise copte tandis que l’Etat refuse de donner des chiffres officiels de peur de se voir confronté à des revendications de quotas « à la libanaise ». Néanmoins, ces 15% des Egyptiens occupent seulement 1.5% de la fonction publique dans ce pays. Ils font l’objet de grandes discriminations et cela est régulièrement dénoncé par le Comité des droits de l’homme des Nations unies ainsi que plusieurs organisations de défense des droits de l’homme au Moyen-Orient et dans le monde.
Vous vivez en France et je ne vous ferai pas remarquer qu’il y a de l’antisémitisme chez vous et que certains trouvent choquants le fait que la police française a à protéger certaines synagogues, notamment en période de fêtes juives. Eh bien en Egypte, il existe une cabine de police devant chaque église et cela ne semble choquer personne, alors que les chrétiens ne sont pas 1% en Egypte, comme le sont les Juifs en France, mais 15%. Pour construire, mais aussi pour réparer une église vous devez avoir une autorisation spéciale du Président de la République conformément à la loi de gestion des lieux de culte dite du khat el-hamayoni héritée de l’Empire ottoman. Une des rares lois ottomanes que l’Egypte moderne a conservées. Il n’y pas longtemps, une chaîne de restaurant dirigée par des islamistes, les restaurants Mo’men (Croyant), a mis une annonce de recrutement dans le premier journal gouvernemental, Al-Ahram, où on pouvait y lire « chrétiens s’abstenir ». Je ne prétends pas ici que le régime égyptien entreprend une politique officielle discriminatoire à l’égard des Coptes, même si le fait que l’Etat est islamique (article 2 de la constitution) et que ses haut fonctionnaires les plus distingués doivent constitutionnellement être musulmans, mais son manque de légitimité populaire le rend très vulnérable face aux pressions islamistes.
En Syrie, pays nettement plus laïc que l’Egypte mais aussi plus nationaliste, ce ne sont pas les chrétiens qui sont persécutés par le régime, mais les minorités nationales, notamment les Kurdes qui n’ont pas le droit de faire usage de leur langue et dont une large partie, que certains estiment à 350 000, sont privés de tous les droits civiques sous prétexte qu’ils n’ont pas le droit à la nationalité syrienne. Certains parmi eux vivent dans le pays depuis l’époque ottomane. Dans les pays du Golfe, le pouvoir pratique un islam sunnite rigoriste qui réduit considérablement les possibilités d’accès des chiites à la fonction publique. En Iran, ce sont les sunnites qui subissent les discriminations. Il est interdit de construire une mosquée sunnite à Téhéran, l’accès à certaines fonctions est réservée aux chiites et ainsi de suite. Dans certains cas on peut parler de minorisés plutôt que de minorités dans la mesure où les communautés subissant les discriminations sont numériquement majoritaires dans leur pays, c’est le cas des chiites à Bahreïn et en Irak sous le régime baasiste. C’est aussi le cas des Kurdes, minoritaires dans les Etats qui occupent leur territoire, mais largement majoritaire au Kurdistan.
Pourquoi ne pas rassembler les minorités du Moyen-Orient et coordonner leur travail dans un seul et même combat ? C’est un projet sur lequel je travaille depuis quatre ans dans le cadre de l’Association Francophone d’Etudes du Moyen-Orient (AFEMO) et j’ai le plaisir de vous annoncer qu’à partir du mois prochain, siègera à Paris un rassemblement des minorités sous le nom du Middle East Pact (MEP) qui oeuvrera, avec l’aide de Dieu, comme réseau d’étude et d’information ainsi que comme groupe de pression agissant en faveur de la démocratisation du Moyen-Orient et de la défense des droits de ses minorités. Plus que jamais, nous devons être unis. Cet appel n’est pas seulement destiné aux représentants des minorités de cette région, mais à tous les hommes et les femmes dignes quelques soient leurs origines, leurs convictions et où qu’ils se trouvent. Car lorsque votre maison brûle, vous ne demandez pax aux pompiers de quelle origine ils sont.
Alahyan Fatima
source Amazigh News
Merci à Jean-Pierre LLEDO pour le lien

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