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dimanche 21 décembre 2014

Un patrimoine menacé - La Dépêche de Kabylie

Parc National du Djurdjura
Un patrimoine menacé

Un patrimoine menacé
Le Parc National du Djurdjura, un joyau de la nature, un repaire inexpugnable, un haut lieu historique de la résistance du peuple algérien et aussi de villégiature et d’oxygénation, est en péril. Et ce péril n’est pas seulement engendré par des causes endogènes telles que le réchauffement climatique, mais par l’homme.

Par S. Ait Hamouda:

En dépit du travail de sensibilisation de nombreuses associations, plus de neuf, s’intéressant à la protection de l’environnement, le PND enregistre de plus en plus de dégâts dans sa diversité tant florale que faunique. 

Cédraies et hyène rayée 

S'étendant sur 18 550 ha, le Parc National du Djurdjura est à califourchon entre les wilayas de Tizi-Ouzou et Bouira. Son territoire baigne dans un écosystème botanique, faunistique et climatique particulier qui lui a valu des réflexions scientifiques depuis le 19e siècle, pour son éventuelle classification en réserve de la nature. Les sites qui étaient les plus en vue sont Tikjda, Lalla Khedidja, Tala Guilef et la cédraie des Aït Ouabane. Pendant la colonisation, la zone de Tikjda a pu obtenir un statut spécial par rapport au reste du territoire, ce qui préfigurait déjà une ébauche de parc naturel. Sur le plan réglementaire, c’est en 1983 que le massif du Djurdjura accéda au statut de Parc National (PND) sous la tutelle du Muséum national de la nature, réorganisé par un décret datant du 9 février 1991 en Agence Nationale de la Nature (ANN) sous la tutelle de la Direction Générale des Forêts (DGF).

Mustapha Muller, Un moudjahid ami de la nature, témoigne 

Un ancien technicien autrichien, Mustapha Muller, ami de la Révolution algérienne qui a longtemps exercé dans l’activité des parcs en Algérie, témoigne : « Très rapidement après 1962, et avec tous les problèmes qu’il y avait, l’Algérie pensait à la création de ces parcs nationaux. Un des premiers accords que la jeune république avait conclus avec la Bulgarie était précisément un accord sur l’élaboration d’un pré-projet de recréation du Parc National du Djurdjura. 1983 était l’année de la légalisation de ces activités avec la promulgation du décret présidentiel portant ‘’statut-type des parcs nationaux’’. (…) Je vois le parc du Djurdjura en premier lieu dans un sens de préservation d’un ensemble d’écosystèmes extrêmement précieux qu’il faut ouvrir aux scientifiques et à un tourisme-nature. Pas n’importe quel tourisme. On ne va pas dans un parc qui a une faune et une flore rares pour se ‘’défouler’’ ! Certains parcs, comme le Djurdjura, pourront devenir des sources en devises fortes grâce à une clientèle étrangère qui viendrait voir, et en deux heures d’avion de l’Europe, une faune surprenante et en liberté ». La mission dévolue aux parcs nationaux se répartit en plusieurs actions, à savoir la préservation de la flore et de la faune et de leurs biotopes, la conservation des sites archéologiques, spéléologiques et géomorphologiques et le développement des activités de recherche scientifique et de vulgarisation. A cela s’ajoutent les activités de développement rural, particulièrement à la périphérie des zones délimitées, puisque la majorité d’entre elles sont fortement habitées hormis le Hoggar-Tassili. La défense de la biodiversité est inscrite actuellement comme l’une des priorités de la communauté internationale. L’Algérie, signataire des textes relatifs à la biodiversité, compte 3 200 espèces botaniques dont 640 sont menacées de disparition comme le cyprès du Tassili, le sapin de Numidie et le pin noir.

Une biodiversité en voie de disparition

La montagne du Djurdjura compte, dans l’état actuel de la recherche, 990 espèces de plantes dont 32 sont endémiques, 145 rares et 70 très rares. Sur le plan faunistique, des espèces en voie de disparition trouvent dans la réserve du Djurdjura le refuge idéal pour leur préservation. Il en est ainsi de l’hyène rayée, la mangouste, la genette et quelques rapaces comme le percnoptère, le gypaète barbu et l’aigle royal. L’animal emblématique de ces tréfonds de montagne est sans conteste le singe magot qui vous accueille, quelle que soit la voie par laquelle vous pénétreriez dans le Parc. Les oiseaux sont également bien représentés puisqu’on y rencontre pas moins de 114 espèces dont 47 sont migrateurs. Pour sauvegarder l’écosystème en place, l’administration du Parc a du pain sur la planche d’autant plus que la zone est très peuplée sur les deux versants de la montagne. Environ 80 000 habitants à la périphérie immédiate du Parc et 6000 à l’intérieur même de la réserve. L’action anthropique est souvent dictée par des besoins incompressibles de pâturage, de coupe de bois et d’autres actions qui portent d’une façon ou d’une autre atteinte à l’environnement.

Sur les flancs de la dorsale du Djurdjura

La délimitation du Parc du Djurdjura suit le contour des zones les plus sensibles écologiquement parlant, à savoir les forêts d’altitude (cèdre et chêne vert), les espaces intermédiaires qui pourront leur servir d’extension et les crêtes asylvatiques qui dominent les deux premières zones. Cela donne une superficie administrative de 18 550 hectares répartis sur les deux wilayas : Bouira et Tizi-Ouzou. Cependant, la chaîne du Djurdjura va un peu plus loin en pénétrant dans le massif de l’Akfadou, dans la wilaya de Béjaïa. Des techniciens et professionnels du domaine ont toujours rêvé de créer un autre parc dans la forêt de l’Akfadou, qui aurait un pied à Tizi et un autre à Bgayet, en raison de l’existence d’un autre écosystème strictement forestier et proche de la mer. Les villages kabyles accrochés sur les deux faces de la montagne et qui pendent à mi-versant de celle-ci relèvent de plusieurs communes : Iferhounène, Abi Youcef, Akbil, Iboudrarène, Ouacifs, Aït Boumahdi, Agouni Gueghrane, Aït Bouadou, Assi Youcef, Boghni,…sur le versant nord, et Aghbalou, Saharidj, El Adjiba, El Asnam, Haïzer, Taghzout, Aït Laziz et Bechloul, sur le versant sud. Ce vaste territoire appartient à deux grands bassins versants : la Soummam qui rejoint la mer au niveau de la ville de Béjaïa, et le Sebaou qui termine sa course à Tagdemt à quelques encablures de la ville de Dellys. Le relief du Djurdjura est l’un des plus accidentés et des plus abrupts de l’Algérie. Les dépressions creusées à sa périphérie atteignent de très basses altitudes (300 à 400 m à Ouacifs, Ouadhias et M’Chedellah), alors que les sommets de la chaîne caracolent à 2 123 m ( La Dent du Lion à Haïzer) et même à 2 308 m (Lalla Khedidja), ce qui le distingue notablement de l’Aurès ou du massif de Ouled Naïl où les reliefs les plus bas sont situés à 900 m, voire 1000 m d’altitude.

Un patrimoine âgé de 200 millions d’années en voie de dégradation 

Une très grande partie du massif du Djurdjura a été formée pendant l’ère secondaire (le jurassique et le trias), soit depuis environ 140 à 200 millions d’années. L’axe de la chaîne est formé de calcaires liasiques (jurassique inférieur), durs et compacts, en bancs fortement redressés. L’assise inférieure est dolomitique (carbonate de calcium et de magnésium). Dans la partie supérieure, les calcaires deviennent marneux. Le relief d’altitude est de type karstique. Dès que la masse calcaire est en saillie au-dessus du niveau des rivières principales, les eaux de pluie s’infiltrent en profondeur. Elles taraudent la masse calcaire en utilisant les zones de faiblesse, les diaclases, joints qui vont s’élargissant. Les eaux organisent un véritable réseau souterrain comportant des puits verticaux qui crèvent la surface du plateau de gouffres appelés avens à l’exemple du gouffre d’Assouel qui descend à une profondeur de 900 m. D’autres multiples galeries garnissant les entrailles calcaires du massifs aboutissent à de vastes cavernes reliées par des boyaux étranglés façade d’Azrou n’Tidjer, dans la région de Aïn El Hammam. Cette grotte géante est splendidement ornée par des dépôts de carbonate de chaux, concrétions calcaires qui pendent au plafond de la grotte (stalactites) ou montent du sol (stalagmites). Les galeries de cette caverne sont étagées. Les plus hautes sont abandonnées par les eaux et les spéléologues qui les parcourent y observent des marmites torrentielles, des vasques et des cascades asséchées. Les eaux infiltrées dans la masse calcaire se rassemblent en véritables cours d’eau souterrains qui creusent leur lit comme le feraient des rivières superficielles. Les eaux finissent par ressortir en grosses sources appelées résurgences, comme les sources de Tala Boudi (à Aghbalou), l’Aïncer n’Vili (à Iferhounène), l’Aïncer Aberkane (à Saharidj avec un débit allant de 400 à 10 000 l/s) et la phénoménale source des Aït Ouabane captée pour les besoins en eau potable et pour la production d’électricité à Souk El Had des Yatafène. Tous les éléments de ce relief karstique aboutissent à des formes esthétiques qui rassasient les yeux, une architecture orographique faite de pitons, de crevasses, de gouffres et de brèches comme cette fenêtre unique en son genre appelée Le Belvédère, à quelques pas avant la belle pelouse d’Assouel. Le Belvédère ouvre une fenêtre dans la masse d’Azrou Gougane, juste à côté de Taltat appelée aussi Main du Juif. Il donne une vue exceptionnelle du massif de la Haute Kabylie (Beni Yenni, Larbaâ Nath Irathène, Aïn El Hammam. En abaissant un peu les yeux, on peut admirer par voie aérienne, comme d’un avion, les pâtés de maisons de Timeghrass, Aït Boumahdi, Tiroual et Larbaâ des Ouacifs. Cette belle montagne si riche, si généreuse, si belle, celle que les romains appelaient Mons Ferratus (la montagne de fer) n’a plus la résistance de ce métal. Elle appelle par tous ses vestiges inestimables au secours. Le lac Agoulmime (Tamda U gulmim) perché à 1600 m d’altitude, considéré comme le plus haut d’Afrique, n’est plus ce qu’il était jadis, même les grenouilles rainette trouvent du mal à y vivre, tant l’eau parfois y manque. Ce lac d’une rare beauté poursuit sa marche inexorable vers le desséchement et la pollution par les bovins qui y paissent nonchalamment et les pique-niqueurs et ceux qui s’adonnent même aux courses de chevaux à l’entour du lac, sans jamais être inquiété par qui que ce soit. Pensera-t-on un jour à sauver ce qui peut encore l’être, le Djurdjura, d’une disparition certaine ? Mystère et boule de gomme.

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