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mardi 20 janvier 2015

Lounis Ait Menguellet au Zénith se hisse à l'universel

C'était un grand moment de communion kabyle et de gratitude artistique, ce Amenzu n yennayer, correspondant au 11 janvier 2015, à Paris. A l'occasion du nouvel an amazighe, le Zénith a vibré sous les mélodies du géant de la chanson kabyle Lounis Ait Menguellet.
La gigantesque salle de spectacle parisienne s'est avérée exiguë pour contenir les milliers de funs venus de toute l'Ile-de-France écouter le ciseleur de mots, le gardien du temple et de la parole kabyle. Les 6238 sièges de la salle de concert ont été pris d'assaut, les couloirs débordent et l'arène a été de secours pour les spectateurs agglutinés. Des hommes et des femmes, des vieux et des jeunes, des filles et des garçons, des familles entières et des grappes d'amis ont été au rendez-vous.
C'est sur les musiques de l’héritier que le spectacle commence. Djaffar, le fils a enchanté la salle avec sa flûte et ses airs, accompagné d'une troupe de danse kabyle toute en couleurs. C'est une fois les musiciens ont trouvé leurs marques et les spectateurs leurs places que le maître entre en scène. Comme à son habitude, en jeans-chemise, Lounis, humble mais déterminé, le poing levé, émeut son public en se dirigeant au micro, devant un arrière-plan retraçant les grandes dates du barde kabyle.


Triste actualité oblige, après les classiques salutations en souhaitant Asegwas amegaz à la salle, Lounis , contrairement à son habitude, étonne en prenant le micro pour dire quelques mots et faire du discours dont ils reconnaît lui-même que ce n'est pas son fort : «Je ne suis pas un spécialiste des discours » assène t-il mais « comme on est France, pays qui vient de subir une terrible attaque terroriste, je dois dire aujourd'hui que nous sommes tous touchés. Simultanément, une grande fresque lumineuse éclaire le mur de la scène où l'on peut lire en Tifinagh, en Kabyle et en français «Je suis Charlie » devant l’émerveillement de la salle qui éclate en applaudissements. Et le poète continue « ...mais nous n'oublions pas que nous avons eu aussi nos victimes, nous avons perdu des journalistes, des artistes. Je suis Charlie, je suis également Djaout, je suis Yefsah, je suis Matoub... » un moment intense d'émotions s'empare des gradins mais sans perturber l'artiste qui continue: «...je suis Hasni, je suis Alloula. Tous tombés pour que nous soyons debout aujourd'hui». Sur le mur de la scène défile un portrait des victimes du terrorisme qu'à connu l'Algérie dans les années 1990. Une minute de silence a été observée à la demande du maître de la soirée.

Kul taddart tcuva azrar ɤef adrar ɤ
Iceddun mebɤir amrar s icarfan
Tamurt iw d izurar ɤef idurar
Iceddun mebla imurar s igenwan

Tout village est un collier sur le cou de la montagne
attaché sans corde aux falaises
Mon pays, ce sont des perles sur les montagnes
attachées sans cordes aux cieux


C'est la chanson d'ouverture du concert et le spectacle musical et poétique commence. Le tableau mis en scène par le vidéo-projecteur accompagne chaque poème et chaque note avec de splendides paysages de Kabylie, de son art de vivre et de ses combats.

Entre le nouveau et l'ancien, du langoureux à l'engagé et du nostalgique au philosophique, Lounis jongle avec ses grands succès artistiques puisant dans son répertoire riche de 40 ans de production et de plus de 200 chansons, toutes belles, les une que les autres.

Après Urjiɤ win turja taryel (J'ai attendu celui qu'attend l'ogresse), magnifique chanson d'amour perdu, Lounis revient à son dernier album Isefra (poèmes) où l'artiste fait le point sur sa carrière, une espèce de rétrospective à laquelle l'artiste s'astreint.

Urjiɤ d acu ad yini was
Yennad tebwed d tamedit
Yebbed lehsav ɤer lexlas
win yeccan kra ixelsit
Win ur necci yetswalas
Ɣas lheqqis izeglit
Ay igellil ger watmas
Awin yezgeln dunit
J'ai attendu ce que dira la journée, elle me dit le soir est arrivé
Les comptes doivent être réglés, chacun doit payer sa dette
Celui qui n'a rien pris est également redevable même s'il n'a pas eu sa part
Eh, toi l'orphelin, celui qui ne connaît rien à la vie !

Dans son dernier album, le parolier revient sur le poids de sa parole justement et l'influence qu'elle a eu sur les siens. Beaucoup de malentendus ont jalonné les textes de Lounis, notamment ceux en rapport avec les questions politiques. Lounis regrette que les interprétations n'ont pas été toujours fidèles au message voulu au départ. D'ailleurs le Amusnaw assume pleinement qu'il doit rendre des comptes même si rien ne l'y oblige.
Yenneḍ d iw adrar aãmam w awal ni d nsufuɤ
Ɣas nevna yased ɤer lewqam Yestsawiyaɤd amenuɤ
Ɣas lɤerd is d at wexxam ɤas d tswav id tsrusuɤ
Ɣas ma fudeɤ mi teswam ɤas mi kwen sedhaɤ tsruɤ

Elle a entouré la montagne, comme un turban, la parole que nous produisons
Même si l'objectif est saint, elle nous cause que des conflits
Même si elle s'adresse à ceux de la maison en tentant la justesse
Même si j'ai soif quand vous buvez Même si je je vous réjouis alors que je pleure

Ma yetsunefk ak d umeslay vruyas zeraã ad imɤi
Tikwal ad yefk lɤella Tikwal d tejra ilili
Tikwal ad yafeg am tir tamurt ats idiwali
Tikwal wig huza yenɤit
Am tarsast seg lfuci

Si tu as une parole à dire, sèmes la comme des graines
Elle donnera une récolte mais des fois ce n'est que de l'amertume du laurier
D’autres fois, elle s'envolera comme un oiseau pour apprécier le pays
et d'autres fois, c'est comme une balle tirée d'un fusil.


Dans la suite de l'album Isefra, Lounis revient également sur le temps Zman. Un hommage solennel a été rendu aux femmes par la chanson Tametut, toujours dans le dernier album de Lounis :

Tlul di tsusmi, ur telli tmaɤra
Akka zik nni, necfad mi nezra
Ɣas yes ur yefrah, vavas mi g uyes
Mara tecmumeh, itij yefrah yes
Nellid allen nneɤ
Aãqlits d yellik, ãaqlits d yellik, tagi d yellit neɤ

Elle est née en silence, sans fête
Depuis toujours, c'est ce que nous avons vu
Triste son père, il est désespéré
Quand elle sourit, c'est le soleil qui est heureux
Ouvrons nos yeux, reconnais-là, c'est ta fille
Reconnaissons-la, c'est notre fille


L'excellente chanson Aawaz a été très attendue par le public. Dans ce dernier opus, Lounis revient encore une fois sur le combat kabyle et ses errements. Après l’introduction lyrique, Lounis balance :

Lukan it sehl tɤersi, lexyada ad texdem ceɤlis
Lukan mi gevda iɤisi, ur d isaãv ulsaqis
Limer maci d inisi, tafunast ad zux s mmis
Win ur nefhem, win ur nefhem, leqraya uli das daxdem
Uli staxdem, uli stexdem, leqraya iwin ur nefhem

Si la déchirure était simple, une retouche ferait l'affaire
Si la cassure était à ses débuts, il serait facile le collage
Si ce n'était pas un hérisson, la vache serait fière de son rejeton
Celui qui ne comprend pas, l'instruction ne lui fera rien
Finalement, L'instruction ne changera pas l'avis à un idiot


 
Ay ahviv seqsi imanik, m aken inetswali it walad
Ma tufid di lehsav ik, d acu id sebba n leɤlad
Acimi, fkaɤd rayik, mi nãatsev, ãabban wiyad
A taqvaylit, a taqvaylit, mi d nuki txervaɤ targit !
Txervaɤ targit, txervaɤ targit asmi d nuki a taqvaylit


Mon ami, poses-toi la question, si nous avons fait le même constat
As-tu trouvé la raison de l’échec (de la faute)
Dis-nous pourquoi après chaque lutte que nous menons, ce sont les autres qui récoltent ?
Oh! Culture kabyle* ! Dès qu'on se réveille, le rêve devient cauchemar
Le rêve devient cauchemar le jour où on s'est rappelé de la Kabylie*


Il est aisé de comprendre que l'Ameddah des temps modernes est cœur des combats des siens. Les métaphores et les insinuations subtiles assénées dans la chanson de Lounis font référence au boycott scolaire et au Printemps noir, deux événements capitaux dans le combat kabyle contemporain. Lounis pose clairement la question de l’échec de ses mobilisations populaires grandioses et surtout il s'interroge sur les raison de leurs avortement. A qui a profité le crime voulait dire le poète-analyste !

Devant l’écran géant retraçant en images les grandes dates des victoires sportives du club kabyle, la salle est en transe quand Lounis chantonnent Ɣef JSK, wet afus anruh (Applaudissons la JSK). Il est important de rappeler que Lounis est un pionnier dans la conscientisation populaire de la revendication kabyle, clairement affichée. Au moment ou des intellectuels et des militants kabyles parlaient et militaient pour « Tamazight di lakul » et la démocratie, Lounis plaidait, bien avant les autres :
 
Aylam àaqlit, ɤurem ar astevrud yibbwas
A taqvaylit, yecreq yitij, yuli was

Reprends tes droits, ne les lâches plus
Oh, Kabylie, le soleil brille et le jour se lève pour toi.


Cette appel solennel à la Kabylie et à ses enfants afin de garder cette fierté et de protéger ce patrimoine kabyle, Lounis le crie suite à une autre virulente critique de la personnalité kabyle, rangée par les jalousies, et l'auto-destruction :
Ay aqvayli, ay aqvayli ireffed averrani
Ay aqvayli, ay aqvayli, yetsajjan gmas yeɤli.
 
Toi, le Kabyle qui soutient l'étranger !
Toi, le Kabyle qui abandonne son frère !


C'est dans les années 80 que Lounis parlait de la Kabylie, il faut dire qu'il était en avance sur sa génération, quoique certaines langues persistent dans le déni et le dénigrement.

Quelques appréciations du public présent : Pour Ferhat D (38 ans), Lounis reste un grand par son travail artistique et poétique, «écouter Lounis est une tradition familiale chez nous » continue le jeune homme avant que son ami M'hand ne l'interrompt :«je ne suis pas fun de Lounis, mais quand je vois Lounis, je vois la Kabylie. Je pense que Lounis fédère les Kabyles, il y a aujourd’hui dans la salle des Kabyles de toutes les générations, jeunes, moins jeunes, femmes et hommes ». Mourad, la cinquantaine approche de la discussion et donne son avis: « je suis archéologue de formation, j'ai grandi en Algérie. Je pense que Lounis représente les racines kabyles et l'authenicité ».

A la reprise du spectacle, Lounis enchaîne ses grands succès politiques et sentimentaux. Ettes, Ettes, mazel lhal (Dors ! Il n'est pas encore temps de se réveiller), Sevr ay uliw (Stoïque) , Telt yam di lãamriw (Trois jours dans ma vie)....Un silence religieux s'est emparé de la salle à la chanson Ddin amcum ( Maudite dette) du dernier album où l'artiste parle du devoir de responsabilité politique et intellectuelle des individus. Avec les premières notes de Lwiza, réplique magistral du chef d’œuvre de Brel (ne me quittes pas), très demandée avec insistance par des présents aux premières loges, Lounis devient ce jeune homme perdu à la recherche d'une étreinte affective et la salle suit le mouvement en fredonnant d'une seule voix. Un éclat de joie et des sifflements emporte l’arène quand Lounis, dans la fameuse chanson A lmusiw (mon couteau) -dénonçant la fausse fraternité arabo-musulmane- prononce clairement : Ufid aãrav di tferkaw, serɤeɤtid s wahlalas.


Assagi xesraɤd di craã, nnan ad kecmed lehvas
Awen diniɤ siyaw, awen diniɤ sebbas
Ufiɤd aãrav di tferkaw serɤeɤt id s wahlalas

Aujourdhui, j'ai perdu un procès, On m'a condamné aux geôles
Je vais avouer ma faute, je vais vous dire la raison
J'ai trouvé un Arabe dans mon champs et je lui ai tiré dessus avec du plomb

Keccini ruh nek adeqqimeɤ (toi, pars et moi je reste), merveilleuse chanson de nostalgie, est la cerise avec laquelle Lounis agrémente son grandiose spectacle. Kamel Hamadi, Idir et Djaffar rejoignent le maître. Le chanteur festif Allaoua couvrent Lounis d'un drapeau kabyle sur les épaules et rendez-vous est donné pour d'autres occasions. La salle envoûtée réplique par un tonnerre d’applaudissement et les lumières du Zénith commencent à s'éteindre. Ce soir, Lounis était au zénith!
Ahviv Mekdam

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